
Au Maroc, ils ont vécu un rêve et oublié la maladie |
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Les apparences évoquent une simple colonie de vacances : ils sont 20, de 9 à 19 ans, à discuter dans un hall d'enregistrement d'Orly. Leurs parents les observent le coeur ballant, soumis au tiraillement qu'imposent le bonheur d'être là et l'appréhension de la séparation. Pour mieux corseter son émotion, le père d'Elodie filme sa fille en continu, la mère d'Estelle s'évertue à faire bonne figure, mais le tremblé de ses gestes révèle une angoisse tout juste contenue. « Je suis heureux pour lui, mais je prends sur moi », avoue le père d'un blondinet à la frimousse de Peter Pan. Avant d'ajouter dans un souffle :
Le passage de la douane précipite les adieux. Dernières embrassades. Dans la salle d'embarquement, les conversations reprennent. Garçons et filles se taquinent. Leurs vécus les rapprochent. « On sait ce que c'est, d'être malade, précise Elodie. On ne perd pas de temps. » De Rennes à Aubagne, ils ont tous grandi à l'horizontale. Une affaire de quelques mois à l'hôpital, bien souvent davantage. « Et toi, t'as quoi ? » Echange furtif, banalisé. Lorenzo, dont l'arrière du crâne est zébré de nombreuses cicatrices, remarque sans surprise le bras mutilé d'Hugo. Maxime explique qu'à son retour les médecins lui injecteront des toxines botuliques pour permettre à ses jambes de continuer à le porter. Ce voyage, assure-t-il, va l'aider à apprivoiser la saleté qui chahute ses cellules depuis des années. Pourvoyeuses de rêves et dopeuses d'espoirs, les associations sont des alliées d'importance pour les parents et pour le milieu médical, conscients des bénéfices durables qu'apporte la réalisation d'un rêve. « Moi, j'ai décidé de ne pas prendre ma montre, je veux profiter à fond ! lance Yannick, 9 ans. J'ai pas besoin de trop pour être heureux. » Même si la veille au soir, les médecins de l'association ont fait le tour des chambres pour revérifier les ordonnances, cette virée buissonnière s'annonce joyeuse. Que de premières fois pour ces enfants rarement partis de chez eux : passeport neuf, baptême de l'air, chambrées de pensionnaires... Pendant cinq jours, ils vont enchaîner les découvertes dans le Grand Sud marocain, terre d'indomptables nomades obstinés et rêveurs. Emprunter, dès le lendemain matin de leur arrivée à Ouarzazate, la route d'asphalte qui fend la vallée du Draa jusqu'à Zagora et ouvre la voie de l'inconnu. C'est comme dresser les voiles d'un bateau, tirer sur les drisses, gonfler le spi, mettre le nez dans la plume droit devant. Composée de sept 4 x 4, la caravane serpente dans l'une des plus anciennes chaînes montagneuses au monde. Le spectacle des paysages poncés par l'usure du temps restitue à chacun sa juste place : minuscule dans cette immensité de toute éternité. Alors que l'expédition dépasse le col de Tizi-n-Tinfifite, où, fous de joie, les passionnés d'histoire naturelle ont caressé des fouette-queues, le vent se lève. La vision se brouille, effaçant jusqu'à l'horizon. Impossible de poursuivre. Prises dans la tourmente, les voitures stoppent près de Tamegroute. Un restaurant sert de lieu de repli. Aucune panique, même chez les plus jeunes. Quelques pupilles irritées sont rapidement soignées, une crise d'angoisse est plus patiemment maîtrisée. Les attentions répétées de Nolwenn et d'Enora permettent à Elodie de rejoindre le groupe qui, après avoir déjeuné, s'amuse à un jeu de devinettes. Le « Carla Browni » orthographié par une plume inexpérimentée déclenche l'hilarité du groupe. Peu importe les aléas, les imprévus. Pour les enfants, seul compte l'instant présent. Il en sera de même le lendemain lorsque, après avoir profité d'une accalmie pour organiser un déjeuner en plein Sahara, la caravane se retrouvera à nouveau prisonnière d'une tempête de sable. Une fois encore, aucun des enfants ne se plaint. Habitués à batailler contre l'ennemi absolu, ils se serrent les coudes, s'adaptent et relativisent la situation. « Ça pique les yeux, mais on résiste comme les autres, assure Lorenzo, pourtant éprouvé par les conditions climatiques. Dire que chez moi, on ne me laisse pas traverser la rue tout seul. Les parents devraient nous faire plus confiance. » Fureur de vivre. Aux aurores, Simon, greffé du foie il y a trois ans, a dévalé des dunes en hurlant un « je me sens libre ! » beau comme une déclaration d'homme où pointe la fierté d'être plus autonome. Sur les 15 pilules qu'il avale quotidiennement, certains calmants facultatifs sont restés dans leur boîte. Une victoire. Ce n'est pas un mince cadeau que de permettre à 20 enfants de vivre ici l'oubli de leur maladie. « Leurs parents nous font confiance. Il est très important que nous soyons à la hauteur de nos responsabilités, précise une bénévole de l'association depuis neuf ans. On encadre les enfants jour et nuit en gérant au mieux les moments difficiles. » Agir auprès de jeunes malades n'est pas l'affaire de saintes d'icônes ou d'éternelles perplexes. Il faut avoir du coeur et de la trempe pour tisser du rêve à répétition, jour après jour. Promenade à dos de chameau, pique-nique dans une oasis, virée en 4 x 4 sur la route des casbahs, shopping dans les souks dévoilent aux enfants une vision de la vie en panoramique. Levés tôt, complices du matin au soir, ils enchaînent les activités sans réelle défaillance. Petits bonheurs en brassées : Nabila a écrit avec talent une chanson, le discret Jean-Baptiste est devenu la mascotte du groupe, Maxime et Aurélien se mesurent à la course. « On n'est pas handicapés ! » crient-ils comme s'il était encore nécessaire de le prouver. Même si le mal reste tapi, prêt à surgir dans la brusquerie d'un symptôme, la gaieté l'emporte. « Je fais beaucoup de circuits en famille et je n'ai pas vu de grandes différences avec d'autres enfants, explique le guide Lhoucine. Ils m'ont surtout appris que d'avoir la santé est une couronne sur la tête de ceux qui la portent. » Il y a ce que l'on doit accepter et ce que l'on peut changer. Il suffit d'observer les enfants, leurs yeux remplis de lointains, leurs visages d'anges épanouis et plus confiants, pour voir qu'à la fin du séjour le bonheur est là, palpable. Quelle esquive à la maladie que ce pêle-mêle de sourires illustrant mieux que des mots le chemin parcouru. Sur les ailes du rêve, même les moineaux blessés peuvent avoir des ambitions d'albatros. Source : Lefigaro.fr |
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